L’écovillage invisible : le sentiment d’être à la Maison

Ivry-sur-Seine

Et si, dispersés ça et là, au sein d’un univers hétéroclite, cosmopolite, vivaient des gens de différentes nationalités, guérisseurs, masseurs, artistes, travailleurs, artisans en tous genres, s’entre-tissant dans un mélange de neuf, de moderne et de vieux, d’ancien ?

C’est un peu ce que j’ai vécu lors de mon court passage à Ivry Sur-Seine.

Souvent, cette question m’a hanté, qu’est-ce qui fait que je me sens « à la Maison » ?

C’est certes un peu moi, un peu les autres et un peu le lieu qui donne ce sentiment.

J’admire au passage l’incroyable diversité, les ouvertures, les moments de gratuité, de partage, de ce maillage complexe qu’est la banlieue.

Et je sens pour une fois cette véritable mixité – passée à toutes les sauces un peu partout dans les médias – en vrai, en chair, sous mes yeux et non sous la forme d’un imaginaire fantasmé, politisé, hypocrite ou de bon aloi.

Tant d’invitations au partage de culture, de poésie vivante au détour d’une rue, de gratuité spontanée.

Souvenirs également, « entendu dire », du passage rapide de la Caravane de Permaculture, favorisé d’une façon fluide, décontractée, grâce au contact d’une amie.

Surprenante architecture

Écrit à Strasbourg

Différencier sans rejeter

Dessin de Patrick, accueilli à l’Arche de Jean Vanier.

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Ici, à l’Arche, ce sont d’abord les sourires qui frappent. Ou plutôt qui caressent. 
Ceux des personnes accueillies et ceux des assistants s’entremêlent. 
C’est par ces sourires partagés que j’ai senti qu’il y a communauté. 
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Jean Vanier, Fondateur de l’Arche, écrit dans La Communauté, Lieu du Pardon et de la Fête :
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« On entre dans une communauté pour être heureux. On y reste pour rendre les autres heureux. »
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Tenir le verre d’eau, mixer la nourriture de son voisin de table nous fait prendre conscience que celui-ci existe, à côté de nous. Cela nous oblige à nous décentrer, à tourner le regard à gauche, à droite, à ne plus manger le nez rivé dans son assiette et les yeux en direction de la fenêtre. D’ailleurs, dès le début du repas, nous sentons sa présence : c’est main dans la main qu’il commence par un chant « Un ami à droite, un ami à gauche, à tous bon appétit ! ». 
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Pour beaucoup, la venue à l’Arche questionne sa propre relation au handicap. « Nous sommes tous des handicapés » est la réflexion que les assistants se font souvent au début de leur passage. Pour moi qui suis reconnue en tant que « travailleur handicapé » ce fut différent. Ma brève expérience dans le monde du travail m’a fait prendre conscience que la valeur d’une personne est fonction de son utilité donc de sa capacité à travailler. Ici, que signifie qu’être utile ? Est utile celui qui tient l’assiette de son voisin ? Celui qui lui sert le repas ?
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Et celui dont l’assiette est tenue ou le repas servi n’est-il par conséquent pas utile ?
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Je trouve le projet de l’Arche merveilleux. Ici, tout est fait pour que ces personnes aient une vie « normale ». Repas, sorties, chants, courses, activités manuelles, équitation, piscine …
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Mais je me suis demandée si ce ne sont pas ces personnes qui nous donnent une vie « normale ». Car qu’est-ce que cette vie « normale » si elle détourne son regard devant des formes de vie, si elle ne les intègre pas ? Pour moi, il s’est passé une inversion du paradigme. Ce sont ces personnes accueillies qui nous offrent la chance d’une vie pleine, entière, totale et non d’une vie qui discrimine. J’écris « discriminer » et je pense qu’à l’origine ce mot signifie simplement « différencier en fonction de certains critères ». Mais son acception dans le langage courant est négative : discriminer signifie alors rejeter.
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Ne sommes-nous pas capables de différencier sans rejeter ?
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Lorsque j’ai reçu mon statut de travailleur handicapé, j’étais heureuse. Heureuse de savoir qu’il y avait des choses mises en place pour que je puisse trouver une place dans la société. Cependant, ce fut tout autre : mes aménagements de poste ont été accueillis comme des « privilèges » par mon supérieur hiérarchique.
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Ici qui s’indignerait de l’aménagement de l’espace et du temps ? Personne. 
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Certains travaillent en ESAT. Ils s’y épanouissent. Mais encore une fois ces structures paradoxales nous montrent notre incapacité à intégrer.
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On intègre tout en mettant de côté. On intègre en marginalisant. 
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En moi deux sentiments coexistent.
Je suis touchée par ce lieu et ces personnes – assistants et personnes accueillies (ou accueillantes ! ) – que je trouve magnifiques.
Mais je suis triste de me rendre compte que nous ne sommes pas capables d’intégrer ces espaces dans la société. 
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Ou alors pas encore.

Maison à l’Arche de Cuise.

Dimanche 22 Octobre 2017, 11:57, Cuise-La-Motte, Arche de Jean Vanier

Un lieu pour les accueillir

L’Arche de Cuise, un espace vivant. Chants d’oiseaux, fleurs et jardins rythment la vie quotidienne en communauté.

Tous ceux qui sont déclarés inaptes pour vivre en « société ».
Ceux qui sont invalides, handicapés, inadaptés au travail à la chaîne et à la logique du rendement.

À tout bien regarder, de plus en plus nombreux nous le sommes, dans cette aberration forcenée du capitalisme néolibéral psychotique.
Tout juste je dirais, il y a des handicaps visibles et des handicaps invisibles.

À l’Arche de Jean Vanier, ce que nous apprenons en tant que bénévoles, c’est d’abord que « nous sommes tous des handicapés ».

Certains plus que d’autres, ou du moins, de façon plus visible.

Pour certains c’est la communication, le langage qui fait défaut, pour d’autres c’est l’égo qui prend trop de place.

Rien ni personne n’est à l’abri d’une prise de conscience.

S’y confronter – aux rythmes et aux abus de l’égo – c’est déjà faire le premier pas, et je dois dire que la vie auprès de personnes diminuées m’a appris à ralentir dans une période où je dois sans cesse accélérer pour monter des projets.

Ralentir, parce que pour certains faire 10m en marchant c’est déjà un voyage et une réussite conséquente.

Arrêter de vouloir avoir raison car pour certains, en cas de conflit, c’est la crise d’épilepsie.
Pas le choix il faut avancer.
Je pense qu’ils sont là pour ça.
Ceux qui ne peuvent s’exprimer comme nous.
Ceux qui ne peuvent se mouvoir qu’avec peine.
Ceux qui sont mis au placard.
Ceux que les gens « normaux » oblitèrent parce qu’ils ne savent pas quoi faire.

Sortir de l’indifférence c’est entrer dans la Vie.


L’identité et la mission de l’Arche, autour du monde.
Écrit à Cuise-La-Motte, Arche de Jean Vanier